
Deux expositions estivales, l’une à Londres, l’autre dans l’État de New York, rassemblent un siècle de photographies américaines. Des chantiers du New Deal aux rues de Harlem, des plateaux d’Hollywood aux marges urbaines, c’est le portrait d’une Amérique en mouvement qui se dessine. Et dans ces deux accrochages, les femmes photographes occupent enfin la place qui leur revient.

C’est une Amérique qui ne ressemble à aucune autre, celle que la photographie a inventée entre les années 1900 et la fin des années 1980. Une Amérique de gratte-ciels en construction et de files d’attente devant les soupes populaires, de plongeons dans l’East River et de mariages présidentiels, de boulevards d’Hollywood et de trottoirs de Harlem. Cette Amérique-là, on la voit cet été dans deux expositions qui se répondent. La Dulwich Picture Gallery à Londres déploie une vaste fresque urbaine, « Portrait of a City: A Century of American Photography », qui rassemble plus de 100 images de 38 photographes, dont 12 femmes. L’Everson Museum of Art de Syracuse présente « LIFE: Six Women Photographers », plus pointue, organisée par The New York Historical, qui retrace la trajectoire des six femmes salariées à plein temps par le magazine LIFE entre 1936 et 1972.
Ces deux accrochages partagent une même qualité d’images, presque cinématographiques par moments, qui doivent autant à la composition qu’au sujet. Lewis Hine élève l’ouvrier de l’Empire State Building à la hauteur d’une figure mythologique, suspendu dans le vide sur une boule d’acier. Walker Evans capte la mélancolie urbaine d’un carrefour new-yorkais dans la lumière nocturne de 1929. Arthur Leipzig fige trois plongeurs dans l’East River en 1948 avec une géométrie aérienne qui rappelle moins le reportage que la peinture.

Saul Leiter compose en 1960 ses rues de Harlem comme des tableaux abstraits où les enseignes commerciales deviennent matière colorée. Rebecca Lepkoff et Helen Levitt, deux femmes, ouvrent un autre territoire encore, celui des silhouettes d’enfants devant des murs tagués, captés dans un rigoureux noir et blanc pour la première en 1949, dans une couleur saturée pour la seconde en 1972. Chacune de ces images est moins un document qu’une mise en scène du visible, où le banal se trouve élevé au rang de composition picturale.
Cette tension entre document et art atteint sa charge la plus politique chez Mary Ellen Mark, dont la famille Damm photographiée dans une voiture à Los Angeles en 1987 transforme la pauvreté en intimité forcée, dans une lumière qui sculpte les visages des enfants comme un portrait du Caravage.
Cette dimension artistique a longtemps été éclipsée par la lecture documentaire des photographies. Pourtant, derrière les sujets sociaux, c’est bien une histoire du regard qui s’est jouée, et les femmes y ont tenu une place décisive. Mais leur reconnaissance institutionnelle est restée fragile. Le cas du magazine LIFE, la plus grande école de photojournalisme du siècle, en dit long. Sur les 101 photographes salariés à plein temps qu’il employa entre 1936 et 1972, seuls six étaient des femmes. C’est précisément ce déséquilibre que viennent corriger les deux expositions de cet été.
Les six photographes de LIFE réunies à Syracuse forment un panthéon longtemps resté invisible. Margaret Bourke-White photographie en 1936 les chantiers titanesques du barrage de Fort Peck pour le numéro inaugural du magazine. Hansel Mieth, née en Allemagne en 1909, signe en 1938 un reportage engagé sur le syndicat international des ouvrières du textile, où les répétitions de la troupe de chorus se transforment en moment chorégraphique digne des ballets de Busby Berkeley.


Hansel Mieth, photograph from “International Ladies’ Garment Workers: How a Great Union Works Inside and Out,” LIFE, August 1, 1938 © The Picture Collection LLC. All rights reserved.
Marie Hansen, née à Saint-Louis en 1918, contribue en 1942 à habituer le public américain à voir des femmes en uniforme grâce à son reportage sur les recrues du Women’s Army Auxiliary Corps à Des Moines.


Nina Leen, née en Russie, signe en 1947 The American Woman’s Dilemma, où elle dispose en grille les objets ménagers d’une femme américaine avec une ironie qui tient déjà du conceptuel.


Nina Leen, photograph from “American Woman’s Dilemma,” LIFE, June 16, 1947 (similar frame published) © The Picture Collection LLC. All rights reserved.
Martha Holmes, née dans le Kentucky, photographie en 1950 le chanteur métis Billy Eckstine enlacé par une admiratrice blanche, image dont la portée politique se double d’une grâce formelle saisissante.


Lisa Larsen, juive allemande ayant fui le nazisme après la Nuit de cristal, couvre en 1956 la visite de Tito au Kremlin pour LIFE, où ses images publiées comme ses inédits révèlent une attention rare aux figurants soviétiques chargés de mettre en scène la propagande de la guerre froide.

Margaret Bourke-White se dresse à la croisée des deux accrochages. Née dans le Bronx en 1904, formée à Columbia, recrutée par Henry Luce dès 1929 pour Fortune puis en 1936 comme l’une des quatre premiers photographes salariés de LIFE, elle est la seule signature commune aux deux expositions. À Syracuse, on découvre sa série du Fort Peck Dam dans le Montana. À Londres, on voit notamment Augusta, Georgia (1936), témoignage de l’impact de la Grande Dépression dans le Sud américain. Ses images à elles seules condensent une époque, celle du New Deal, de la Grande Dépression, puis bientôt de la guerre. Cet été, Londres et Syracuse leur rendent justice à voix égale.
« Portrait of a City: A Century of American Photography »
Dulwich Picture Gallery
College Road, Londres (Angleterre)
Du 28 juillet au 4 octobre 2026
« LIFE: Six Women Photographers »
Everson Museum of Art
401 Harrison Street, Syracuse (États-Unis)
Jusqu’au 27 septembre 2026








