« Une toile ne doit pas être le lieu d’un récit, mais d’une expérience », disait Pierre Soulages. Et c’est précisément cette expérience que le musée Fabre nous invite à vivre depuis le 28 juin, en nous donnant l’occasion de venir découvrir ou redécouvrir la force et la singularité de cet artiste hors du commun.

© Photo Vincent Cunillère © Adagp, Paris, 2025
La naissance d’un artiste
Peintre et graveur français, Pierre Soulages est l’un des plus grands artistes de sa génération. Né en 1919 à Rodez, il a marqué l’art contemporain par son exploration créatrice permanente, à mi-chemin entre refus du conformisme et audace de l’expérimentation. Célèbres pour révéler les reflets de la lumière à travers le noir, ses œuvres ont été exposées aux quatre coins du monde, du Sénégal à la Chine en passant par le Brésil, les États-Unis ou encore l’Indonésie. En 2019, ce précurseur faisait encore l’objet d’une exposition personnelle au musée du Louvre, une consécration exceptionnelle pour un artiste vivant. Décédé en 2022 à l’âge de 102 ans, Pierre Soulages laisse derrière lui un héritage artistique majeur qu’entend bien révéler le musée Fabre à l’occasion d’une exposition-événement joliment baptisée « Pierre Soulages. La rencontre ». Clin d’œil à l’un des tableaux iconiques du musée Fabre signé Gustave Courbet, ce titre traduit la volonté à peine voilée d’évoquer, tout au fil du parcours, la rencontre de l’artiste avec l’histoire de l’art qui le précède, tout comme celle de son temps. Une épopée immersive au cœur de la création contemporaine !
Pierre Soulages X Musée Fabre, des liens étroits
« Plus que tout autre, ce musĂ©e a comptĂ© pour moi », Ă©crit Pierre Soulages Ă la fin de sa vie. Il faut dire que l’histoire entre l’artiste et le musĂ©e Fabre dĂ©bute quatre-vingts ans plus tĂ´t, pendant la Seconde Guerre mondiale, alors qu’il prĂ©pare le professorat de dessin Ă l’école des beaux-arts de Montpellier. Visiteur fidèle de l’institution tout au long de sa vie, Pierre Soulages nourrit l’envie de contribuer Ă faire de ce musĂ©e une porte d’entrĂ©e vers l’art, accessible Ă tous. En 2005, il offre 20 Ĺ“uvres Ă la ville de Montpellier et met 10 toiles en dĂ©pĂ´t. Une dotation exceptionnelle que le musĂ©e Fabre entend mettre en valeur Ă travers son hommage au maĂ®tre. PensĂ©e comme une rĂ©trospective, cette exposition se dĂ©ploie sur près de 1 200 mètres carrĂ©s dans une approche cyclique, pour respecter l’esprit initial de la prĂ©sentation que l’artiste avait conçue dans les salles qui lui sont consacrĂ©es de façon permanente. Au total, ce ne sont pas moins de 120 toiles, Ĺ“uvres sur papier, cuivres, bronzes et verres en provenance des plus grandes collections publiques et privĂ©es europĂ©ennes qui dialoguent avec une sĂ©lection de toiles signĂ©es Rembrandt, Van Gogh, Mondrian, Picasso, Pierrette Bloch ou encore Zao Wou-Ki. Autant de rencontres plastiques, formelles, thĂ©oriques et amicales entre Soulages et l’histoire de l’art qui viennent cĂ©lĂ©brer, de façon magistrale, le bicentenaire du musĂ©e Fabre…

Pompidou, Mnam/Cci, achat de l’État, 1951, attribution, 1952, inv. AM 3136 P
© Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. Grand PalaisRmn / image Centre Pompidou, MNAM-CCI © Adagp, Paris, 2025
Tout l’univers Soulages en six chapitresÂ
Au travers d’un parcours en six chapitres, l’exposition s’attache à mettre en évidence les différents moments de la vie et de la carrière de Pierre Soulages.
Plongée dans l’art pariétal et ses grottes ornées, la première section révèle l’omniprésence du monde des origines dans la démarche de l’artiste. S’inscrivant dans un contexte de tabula rasa consubstantiel de l’après-guerre, Pierre Soulages commence à cette époque à travailler des brous de noix, des goudrons ou du fer rouillé pour élaborer une matière picturale à l’aspect minéral et tellurique.
Le deuxième chapitre intitulĂ© « Bâtir la peinture » explore l’approche tridimensionnelle de l’artiste dans ses peintures des annĂ©es 1950. Refusant tout lyrisme et gestualitĂ©, Pierre Soulages pense l’occupation de l’espace de ses toiles comme une architecture et dĂ©veloppe ses propres outils de peintre. Entre ses mains, pinceaux et racloirs d’ouvrier crĂ©ent sur ses Ĺ“uvres diffĂ©rentes couches, pour rĂ©vĂ©ler toutes les profondeurs de la matière.Â
Le visiteur sera ensuite invitĂ© Ă dĂ©couvrir la pĂ©riode dite « cistercienne » de l’artiste, donnant Ă voir un ensemble de toiles des annĂ©es 1970, qualifiĂ©es de « macrographies » par le critique Harold Rosenberg. Mais aussi quelques Outrenoirs rĂ©cents : puisant leur inspiration dans la calligraphie chinoise, les larges Ă©critures illisibles que l’on peut y voir renvoient Ă la volontĂ© de silence plastique de Pierre Soulages. Une intention de l’ordre de l’indicible, qui Ă©chappe aux mots…
La quatrième section permet d’aborder la fascination de Pierre Soulages pour le noir-lumière. Point d’orgue de ses recherches sur la manière de faire jaillir la lumière par le noir, les Outrenoirs occupent toute la seconde moitiĂ© de la carrière du peintre. Dans ses Ĺ“uvres monopigmentaires recouvertes intĂ©gralement de peinture noire, l’artiste rĂ©ussit le tour de force d’offrir au regard, au grĂ© du temps et des dĂ©placements dans l’espace, le spectacle d’intenses effets de contraste lumineux qui semblent surgir des profondeurs de la toile.Â
Envers du noir, le blanc joue également un rôle important dans l’œuvre de Soulages. La cinquième partie est d’ailleurs consacrée à la confrontation directe et radicale entre ces deux couleurs. Déjà présent sous forme de rehauts ou comme fond dans des tableaux, à partir de 1999, le blanc ressurgit dans les Outrenoirs, prenant l’apparence de lignes frêles, semblables à des déchirures, ou de papiers découpés incisifs, créant des ruptures sur la surface.
Le sixième et dernier chapitre de l’exposition est dĂ©diĂ© Ă l’apprĂ©hension de l’espace dans la peinture de Soulages, aussi bien au sein des toiles que dans leur dialogue avec l’espace environnant. C’est ainsi que certaines de ses Ĺ“uvres monumentales, les polyptyques, sont prĂ©sentĂ©es au centre de l’espace et accrochĂ©es au moyen de câbles, selon un dispositif conçu par Soulages en 1966 lors d’une rĂ©trospective Ă Houston. Le but ? CrĂ©er une vĂ©ritable interaction physique et tactile entre le visiteur et le tableau.Â
Finalement, « Pierre Soulages. La rencontre » est bien plus qu’une exposition : c’est une aventure multisensorielle qui nous offre une porte d’entrĂ©e dans l’art contemporain Ă travers le regard d’un artiste libre, qui n’a jamais cessĂ© de crĂ©er…
« Pierre Soulages. La rencontre »
Musée Fabre
39, boulevard Bonne-Nouvelle, Montpellier
Du 28 juin 2025 au 4 janvier 2026


© Archives Soulages © Adagp, Paris, 2025
Pierre Soulages, Peinture 162 x 127 cm, 14 avril 1979, 1979, huile sur toile, 162 x 127 cm,
Montpellier, Musée Fabre, donation Pierre et Colette Soulages, 2005, inv. 2005.12.14
© MusĂ©e Fabre de Montpellier MĂ©diterranĂ©e MĂ©tropole / photographie FrĂ©dĂ©ric Jaulmes – Reproduction interdite sans
autorisation.








