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Qiu Xiaofei, la mémoire comme scène intérieure

Il y a des artistes qui peignent le monde. Et puis il y a ceux qui peignent ce qui tremble derrière le monde. Qiu Xiaofei appartient à cette seconde catégorie. Pour sa première exposition chez Hauser & Wirth à New York, intitulée « The Theater of Wither and Thrive », il part d’un matériau à la fois banal et vertigineux : des photographies de famille retrouvées après la mort de son père, des pellicules jamais développées, altérées par le temps. Ces images, oxydées, parfois presque fantomatiques, deviennent le moteur psychologique d’un nouveau cycle de peintures.

Ce n’est pas tant l’archive qui intéresse Qiu Xiaofei que ce qu’elle déclenche : une méditation sur la formation instable de la mémoire, sur la manière dont l’intime se mêle à l’histoire, et sur la grande mécanique du vivant, faite d’éclosions et de disparitions. Le titre de l’exposition, signifiant littéralement « le théâtre du dépérissement et de l’épanouissement », dit bien cette oscillation permanente.

Chez Qiu Xiaofei, tout est théâtre, mais un théâtre mental. Ce n’est pas un hasard s’il revendique un héritage familial lié à la scène : ses grands-parents dirigeaient la Yongfeng Society, troupe légendaire de Pékin, où son père était peintre et décorateur. L’enfance de l’artiste s’est déroulée parmi des décors, des toiles peintes, des perspectives truquées. Aujourd’hui encore, ses compositions jouent de cette frontalité étrange, de ces fonds volontairement aplatis qui évoquent les coulisses et les arrière-plans de théâtre.

À l’entrée de l’exposition, une forêt rouge dense accueille le visiteur. Rouge sang, rouge laque, rouge incandescent. La nature y devient presque décor, saturée de signes et de silhouettes. Les figures humaines, parfois reconnaissables, parfois métamorphosées en créatures hybrides, semblent flotter dans un espace instable. Les paysages de Harbin, sa ville natale, s’y entremêlent avec des architectures abandonnées et des visages de proches. On ne sait plus très bien ce qui relève du souvenir fidèle ou de l’hallucination.

Car Qiu Xiaofei a progressivement déplacé sa peinture vers l’exploration des forces irrationnelles : la folie, les pulsions, les surgissements incontrôlés de l’inconscient. Ses toiles ne racontent pas une histoire linéaire, mais fonctionnent par strates, par collisions d’images. Des fleurs, des pétales tombés, des corps étendus, des architectures vacillantes. La mort n’y est jamais une fin, mais un passage. Les fleurs fanées annoncent déjà le renouveau.

Dans quatre grandes peintures, l’artiste décline le cycle des saisons. Printemps, été, automne, hiver : le motif pourrait sembler classique, mais il devient ici une allégorie existentielle. La nature et l’émotion humaine se répondent. L’efflorescence des formes correspond à des états d’âme, le gel ou la chute des feuilles à des replis intérieurs. Qiu Xiaofei ne sépare jamais le paysage du psychisme. Chez lui, la topographie est mentale. 

Formellement, ses œuvres frappent par leur liberté. Couleurs vibrantes, superpositions, transparences, effacements. L’artiste revendique autant l’influence des traditions philosophiques chinoises que celle de poètes occidentaux comme Robert Lowell ou Emily Dickinson. 

Ce mélange n’est pas décoratif : il est structurel. Qiu Xiaofei pense le temps comme une spirale, non comme une ligne droite. Le passé, le présent et le futur s’y chevauchent, et chaque tableau semble être une nouvelle boucle, intégrant les expériences antérieures pour les transformer.

On pourrait voir dans cette exposition une simple variation sur la nostalgie, ce qui serait une erreur. La nostalgie, chez l’artiste, n’est jamais douce : elle est traversée de pertes, de déformations, de tensions. Les photographies retrouvées ne sont pas restaurées ; elles sont réinventées. Le geste pictural ne cherche pas à réparer le passé, mais à en révéler les fissures. 

Ce qui touche, au fond, c’est cette manière de tenir ensemble les contraires : croissance et dépérissement, éclat et cruauté, présence et absence. Qiu Xiaofei ne tranche pas. Il montre que toute vie est faite de ces forces antagonistes, que l’histoire individuelle est inséparable de mouvements plus vastes, presque cosmiques.

Dans un monde saturé d’instantanés, il choisit la lenteur de la peinture pour réactiver des images endormies. Il transforme des fragments familiaux en une méditation universelle. Son théâtre n’a ni rideau ni fin : il est cet espace intérieur où tout, sans cesse, se fane et prospère en même temps.

Eve Kaplan

« The Theater of Wither and Thrive »Hauser & Wirth 

22nd Street, New York (États-Unis)

Du 12 février au 18 avril 2026
hauserwirth.com

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