
Présenté à Cannes en mai 2025 (dans la section Un certain regard, consacrée au jeune cinéma), The Plague est l’une des grandes révélations du nouveau cinéma indépendant américain. Une histoire d’enfants et de water-polo façon thriller psychologique, racontée avec une grande intelligence et un sens aigu du récit et de l’image.

C’est un camp de vacances dédié au water-polo, quelque part aux États-Unis. Les enfants ont 12-13 ans. Les filles ne sont qu’entraperçues, parfois à la piscine, lorsqu’un cours de nage synchronisée succède à une séance de polo aquatique – juste assez pour réveiller chez les préados des fantasmes naissants. Tous les éléments du film de harcèlement scolaire sont là : un groupe restreint, non mixte, à l’âge le plus cruel pour les relations sociales. Et bien sûr, la quasi-nudité de la piscine et du sport qui expose en permanence les corps, exacerbe les jalousies et les comparaisons. C’est dans ce contexte qu’arrive Ben dans le camp d’été, petit nouveau dans ce lieu où beaucoup se connaissent déjà depuis l’an passé. Assez naturellement, Ben rejoint la table des garçons populaires, menés par le charismatique Jake (interprété par Kayo Martin, 15 ans, dont c’est le premier rôle – grande révélation de ce film). Quand Eli passe, Jake et les autres prennent leurs distances. En léger surpoids, Eli est un garçon rejeté par tous. Il a surtout des marques sur tout le corps, une éruption cutanée qui pourrait être une réaction urticaire, de l’eczéma ou un zona. Mais les enfants disent que c’est la peste, et que l’approcher, c’est risquer la contamination. Ben ne sait que penser, pris entre la volonté d’être intégré, quitte à humilier à son tour, et le souhait de réparer l’injustice en se rapprochant du pauvre Eli dont il a pitié.

D’Un monde de Laura Wandel (2021) à Pas de vagues de Teddy Lussi-Modeste (2024) et jusqu’au classique des classiques, Carrie au bal du diable de Brian de Palma (1976), le harcèlement scolaire est un sujet récurrent dans l’histoire du cinéma, occupant une place de plus en plus importante. Il y a l’évident sujet social, particulièrement prégnant aujourd’hui, et à juste titre. Mais il faut aussi dire qu’une communauté d’enfants a l’avantage d’être une sorte de petite société, un « petit monde », pour reprendre l’expression de Laura Wandel, façon Sa Majesté des mouches. Soit, donc, un formidable objet de cinéma. Pour autant, les enfants ne sont pas des adultes, pas même des adolescents, et de nombreux cinéastes se sont heurtés à cette difficulté, rendant leur société enfantine peu crédible, avec des comportements « trop enfantins » ou à l’inverse trop adultes. Charlie Polinger ne tombe pas dans ces pièges. Il semble que le cinéaste n’a jamais oublié l’ambiance d’un camp de vacances quand on est un garçon de 12 ans, et les personnalités qu’on y croise. Comme Jake, qui est à la fois cruel, injuste et violent, mais aussi drôle, charmeur et brillant. Car les enfants aussi peuvent être des personnages ambigus, complexes, et le réalisateur l’a bien compris. Le stéréotype de l’intello harcelé par le sportif aux mauvaises notes est un cliché de cinéma éculé. Ici, Jake est autant le harceleur que le premier de la classe. Et il a peut-être ses raisons, comme le film nous l’explique habilement, sans bien sûr l’excuser. Il s’accomplit peut-être ainsi dans le cadre scolaire ou périscolaire, car il est ignoré et rejeté dans sa famille (un seul plan nous offre toute une perspective sur l’intimité familiale de ce personnage – signe d’un film particulièrement bien écrit et mis en scène). En face de lui, Eli, sa victime, a un comportement objectivement asocial, des manies et des tics, des obsessions glauques ou étranges : le comportement d’un enfant si souvent rejeté qu’il se complait dans sa marginalité, comme s’il avait accepté que la seule manière pour lui d’appartenir au groupe était de jouer au gars bizarre, d’être le marginal de service, le pestiféré. Une analyse aussi fine que terrifiante sur les mécanismes complexes du harcèlement.

Mais The Plague n’est pas seulement une étude de cas édifiante sur l’exclusion et le harcèlement scolaire. C’est aussi un thriller, presque un film d’horreur. Jouant sur la tension permanente, avec un important travail sur l’image et le son, la mise en scène de Charlie Polinger lorgne généreusement vers le cinéma de genre. Il n’est donc guère surprenant d’apprendre que c’est dans cette direction qu’évolue la carrière du jeune cinéaste (à travers une adaptation d’Edgar Allan Poe pour A24, avec Léa Seydoux et Mikey Madison, prévue en 2027). Ainsi, le réalisateur ne se contente pas de nous donner à observer une société enfantine : il nous y immerge pleinement. Un coup de maître pour le premier film d’un cinéaste à suivre de très près.
The Plague de Charlie Polinger
En salles le 3 juin










