À MARSEILLE, VICTOR SIRET BRODE LA CLIM, LE COMPLOT ET LA FIN DU MONDE

À La Traverse, à Marseille, Victor Siret présente « A/C Tales », une exposition solo où l’Amérique fantasmée de l’enfance rencontre la réalité d’une ville méditerranéenne. Le tout brodé point par point, à la main, sur de la toile.

© JC LETT

« La climatisation a donné naissance au bâtiment sans fin. » C’est par cette phrase de l’architecte Rem Koolhaas que Victor Siret ouvre son exposition. Elle dit beaucoup de ce qui attend le visiteur : un monde où le confort artificiel a tout transformé et où l’air des climatiseurs a remplacé le mistral.

On entre dans l’exposition et on croit reconnaître des images : un désert américain, des façades de motels, des enseignes lumineuses, des cactus. Puis on s’approche et on réalise que tout est brodé. À la main. Sur de la toile. Le geste ralentit tout. 

© Victor Siret

Installé à Marseille depuis 2022, Victor Siret présente avec « A/C Tales » sa première série de travaux consacrée à sa ville d’adoption. Mais l’Amérique n’est jamais loin. Elle est même partout : dans les références, les enseignes, les paysages désertiques.

La broderie comme geste critique

Le titre de l’exposition joue sur un double sens. A/C, c’est l’abréviation anglaise de Air Conditioned, la climatisation. Quant à Tales, les contes en anglais, il renvoie aux récits de morale. La combinaison est programmatique : ce que Siret raconte n’est pas innocent.

© JC LETT

L’œuvre éponyme Air conditioner le montre clairement. Un simple bloc extérieur de climatisation, représenté de face, brodé en demi-point sur toile. L’objet est banal. Mais en le choisissant comme sujet unique, Siret lui donne une nouvelle charge : la climatisation est à la fois un symptôme du changement climatique et une réponse individuelle à ce même changement, dont le coût collectif s’accumule silencieusement.

© JC LETT

La technique de la broderie n’est pas anodine non plus. Siret part d’images hétéroclites : cinéma, publicité…, les extrait de leur contexte et les reconstruit à la main sur de la toile. Ce passage du numérique au textile force un ralentissement, une mise à distance. L’image est recomposée, parfois enrichie d’interventions au graphite ou au crayon de couleur.

© Victor Siret

Une rue américaine longue de 251 centimètres

L’œuvre la plus ambitieuse de l’exposition s’intitule Driving back to a long gone summer. C’est une broderie de 251 centimètres de long sur 43 de haut. Le format horizontal s’inspire de David Hockney ; la logique formelle de Robert Venturi, qui dans Learning from Las Vegas théorisait une architecture conçue pour être regardée en mouvement.

© JC LETT

Ce que le visiteur voit n’est pourtant pas l’Amérique, mais un paysage composite. Des bâtiments réels côtoient des lieux fictifs : la Casa Vagantes à San Sebastián, un bâtiment de Frank Gehry depuis démoli, le Café Masque de Nantes que l’artiste croisait enfant. Partout, des chiffres qui renvoient à des proches : l’initiale et l’année de naissance de sa mère à la place d’un numéro de rue, « Since 1982 » pour son partenaire, « 1935 » pour sa grand-mère maternelle.

© JC LETT

Marseille traversée par des signes

Dans Tout doit disparaître !, c’est Marseille qui est au centre, contaminée par des formes extérieures. La boutique Déborah Mariage, vraie enseigne de la rue de Rome aujourd’hui fermée, affiche encore sa robe de mariée blanche derrière une vitrine qui se vide. À côté, un panneau « For Rent ».

© JC LETT

Did you look at the sky tonight ? convoque un panorama nocturne chargé de références : la cheminée de la Cité Radieuse de Le Corbusier, une villa de la Corniche Kennedy, une chaise de Charles Rennie Mackintosh. Sur le mur, une enseigne de pizzeria renvoie au complot « Pizzagate ». Au sol, le mot « Fidelio », le mot de passe des soirées secrètes dans Eyes Wide Shut de Kubrick. Dans le ciel brodé, les constellations du Taureau et du Lion : signes astrologiques de Victor Siret et de sa sœur, se mêlent aux satellites Starlink d’Elon Musk.

Tissu urbain est peut-être l’œuvre la plus directement marseillaise de l’exposition. C’est un patchwork de 250 × 144 centimètres qui rassemble les enseignes brodées de vrais commerces ayant composé ou composant encore le paysage urbain de l’artiste. 

© JC LETT

Entre familiarité et trouble

D’une œuvre à l’autre, « A/C Tales » construit un territoire étrange, ni tout à fait réel ni tout à fait fictif. Contact se déroule à l’Area 51 Alien Center, vrai site touristique du Nevada transformé en industrie du souvenir autour du mythe alien. Heaven’s Night emprunte son nom au club de strip-tease du jeu vidéo Silent Hill 2. Finally at Home place un camping-car Airstream dans un désert de Nouveau-Mexique où s’est déroulé le premier essai nucléaire de l’histoire en 1945.

© JC LETT

Goodbye Supernova, seule scène d’intérieur de l’exposition, montre un salon en apparence tranquille : une cheminée, une plante, un tapis.

Chaque œuvre offre d’abord une entrée par la couleur : les broderies sont vives, presque joyeuses, avant de laisser apparaître des signes plus sombres. Encore faut-il partager les références multiples qui nourrissent ce travail.

C’est peut-être cela, la leçon de « A/C Tales » : les images qui nous ont construits ne sont jamais innocentes. Et le fait de les broder à la main, lentement, point par point, est une façon de les regarder vraiment pour la première fois.

« A/C Tales » La Traverse
16 Traverse Ste Hélène, 13007 Marseille
Du 14 mai au 4 juillet 2026
latraverse.org

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