

Du 6 au 9 juillet, Paris a vécu au rythme des défilés haute couture pour la saison automne-hiver 2026-2027. Entre expérimentations techniques inédites, mise en scène théâtrale et savoir-faire artisanal poussé à son paroxysme, cette édition a une nouvelle fois posé la question du sens de la couture aujourd’hui, et y a répondu par une extravagance assumée.


L’extravagance comme fil conducteur
Chez Schiaparelli, Daniel Roseberry a présenté « L’appel du vide », une collection où le silicone remplace les plumes et le bois de la saison précédente pour sculpter des vestes en trompe-l’œil, des combinaisons incrustées de picots gonflables ou des bustiers moulés. Le créateur texan revendique une approche extrême, cherchant à sortir de ses habitudes créatives saison après saison. Le résultat oscille entre les codes les plus classiques de la couture : fleurs brodées, broderies d’écailles ; et des silhouettes presque mutantes.


Robert Wun, lui, a choisi un angle plus ludique avec « Jeu d’enfant », collection inspirée par l’univers de Hayao Miyazaki. Robes fourreaux et jupes ballons des années 1950 y côtoient des taches de sequins évoquant des gribouillis d’enfant, des personnages de contes de fées et une apothéose finale toute en ballons gonflables. Le créateur, basé à Londres, dit vouloir s’inspirer de sujets légers tout en restant rigoureux dans l’exécution.




Viktor & Rolf ont, comme à leur habitude, transformé leur défilé en performance théâtrale. Sur un podium tournant, deux mannequins se sont fait face dans une chorégraphie en miroir, déclinant douze tenues identiques dans leur coupe mais opposées dans leurs matières : toile de jute rudimentaire d’un côté, dentelle dorée et cristaux de l’autre. Une mise en scène pensée comme un arc narratif, entre « retenue » et « décadence ».




Armani Privé a fait figure de contrepoint apaisé, avec une collection dessinée par Silvana Armani autour du thème du boudoir : tailleurs passementés, fourreaux à motifs animaliers et palette sombre et moirée, dans la continuité tranquille de la maison.


Les moments forts de la semaine
Iris van Herpen a dévoilé « Fractal Universe », une mini-robe verte dont les ramifications lumineuses proviennent d’électrons piégés grâce à un passage en accélérateur de particules, une première exploration du plasma comme matériau couture. Matthieu Blazy (Chanel), lui, a puisé dans l’imaginaire des contes, entre plantes grimpantes brodées et papillons noirs, tandis que Jonathan Anderson (Dior) a multiplié les motifs floraux, dans la continuité de la passion de Christian Dior pour les jardins.




Puis, on a vu des vêtements réversibles chez Alexis Mabille. Sa collection « Dual » joue sur les inversions : manteaux de velours noir se transformant en robes or ou argent d’un simple geste. Tandis que Rahul Mishra s’est inspiré des grottes bouddhistes d’Ajanta pour des silhouettes sculpturales grises, quand Manish Malhotra a rendu hommage à la maternité à travers des figures en relief.




Cinq silhouettes marquantes
Au-delà des tendances générales, certains looks ont particulièrement retenu l’attention par la prouesse technique qu’ils représentent :
Elie Saab
Pour cette saison, Elie Saab a construit son défilé autour de l’imaginaire de la déesse, avec des robes du soir plongeant la collection dans un univers féerique. Le look le plus marquant reste cette robe sirène, bâtie autour d’un corset sculptural taillé dans un tissu rouge flamboyant qui modèle la silhouette avec précision. Le couturier libanais y adjoint une jupe en voile transparent de la même teinte, entièrement brodée de sequins, puis pose une cascade de roses brodées sur l’ensemble, apportant relief et dimension à la pièce. La silhouette souligne les courbes du corps avec finesse, et le look est complété par un masque papillon en tissu ton sur ton, une signature de féminité envoûtante propre à la maison.


Germanier
Baptisée « Les Sulfureuses », la collection de Germanier explore la beauté de la transformation. Fidèle à sa démarche engagée, le créateur réemploie des stocks dormants du groupe LVMH (matériaux et vêtements invendus) pour leur offrir une seconde vie. Le look numéro 6 réinterprète la robe à paniers du XVIIIe siècle dans un esprit résolument moderne, voire punk : sur un corset de satin, des cristaux Swarovski fluorescents soulignent la construction du vêtement, tandis que la taille dramatique accentue le contraste entre le buste ajusté et la jupe volumineuse. À partir des hanches, une multitude de plumes appliquées à la main créent un volume spectaculaire, avant de laisser deviner une jupe crayon en soie qui descend jusqu’aux chevilles.


Robert Wun
Présentée au Dôme de Paris, la collection de Robert Wun puise dans les souvenirs d’enfance et la force de l’imaginaire, entre masques animaliers, robes éclaboussées de peinture et costumes de ballerine. Le créateur transforme le podium en véritable terrain de jeu tout au long du défilé. Cet esprit atteint son apogée dans les derniers passages, avec une silhouette ornée de ballons colorés et gonflés à l’hélium, qui semblent flotter autour d’une robe aux épaules sculpturales. En confrontant la rigueur de la construction couture à la légèreté ludique, Robert Wun signe une création aussi spectaculaire que nostalgique.


Yuima Nakazato
Entré au calendrier haute couture en 2016, Yuima Nakazato consacre chacune de ses collections à l’excellence des savoir-faire japonais. Cette saison, sa collection « INFERNO » s’inspire de la dualité du feu et de l’eau, du jour et de la nuit, à travers 25 silhouettes sculpturales. Le look numéro 7 est composé de milliers de petits carreaux de céramique assemblés à la main. Le créateur a choisi de teinter ce look de nuances bleutées, en hommage aux photographies de l’océan qu’il a prises lors d’un séjour à Tenerife, et complète la silhouette par une coiffe assortie.


Zuhair Murad
Dévoilée le 8 juillet dans une scénographie brumeuse, la collection de Zuhair Murad explore un univers où romantisme et pouvoir se répondent : voiles transparents posés sur les visages, longues traînes, motifs de papillons et nuances pastel composent un vestiaire à la fois délicat et théâtral. Parmi les silhouettes les plus remarquées figure une robe sirène aux reflets verts et noirs, dont la couleur profonde tranche avec la palette vaporeuse du reste de la collection. Au-delà de son allure saisissante, la pièce impressionne par la minutie de son exécution : plus de 180 heures de broderie ont été nécessaires pour appliquer cristaux, sequins et franges sur toute sa longueur. Un jeu de transparences accentue la légèreté de la silhouette, tandis que des plumes noires posées à la main y ajoutent une touche dramatique.


Ce qu’il faut retenir
Cette édition confirme que la haute couture continue de se penser comme un laboratoire : terrain d’expérimentation technique (plasma, silicone, céramique, verre soufflé), scène de narration et de mise en scène, mais aussi vitrine d’un artisanat d’exception dont la valeur se mesure autant en heures de travail qu’en audace créative.








