

Untitled, 2018, oil on linen, 35 x 27 cm
Avec « The Fugitive Marvels of Sunset », Paul P. poursuit une œuvre traversée par le flou, la mémoire et le désir. Ses portraits de jeunes hommes, souvent baignés d’ombres bleutées ou violettes, semblent saisir des instants intimes, presque volés, où les regards tristes et évasifs deviennent le véritable centre de l’image.


Untitled, 2018, watercolour on paper, paper: 26.5 x 20 cm, frame: 43 x 35 x 4 cm
Chez Paul P., l’image semble toujours sur le point de disparaître. Ses portraits ne cherchent pas la netteté parfaite ni la représentation frontale. Ils avancent dans le flou, dans la pénombre, dans une lumière presque liquide. Ce qui attire d’emblée, ce sont les yeux de ses modèles : des regards tristes, évasifs, parfois absents, mais jamais vides. Ils semblent fuir le spectateur tout en imposant une présence forte, silencieuse, presque magnétique.
Cette tension donne à sa peinture une force particulière. On a l’impression d’assister à un moment capté, presque volé, dans l’intimité du modèle peint. Les visages apparaissent comme des souvenirs : contours dissous, carnations adoucies, ombres profondes, fonds traversés de violet, de bleu ou de gris. Le flou n’est pas un simple effet esthétique : il devient une manière de parler de la mémoire, du désir et de la disparition.


Untitled, 2025, oil on linen, 35 x 27 cm
Depuis plus de vingt-cinq ans, l’artiste travaille à partir de portraits de jeunes hommes anonymes, souvent issus de magazines érotiques gays publiés entre la fin des années 1960 et le début des années 1980. Cette période se situe entre l’élan de la libération gay et l’arrivée de la crise du sida. Paul P. ne reprend pas ces images de manière directe : il les transforme, les ralentit, les voile. La charge érotique de l’image source s’efface au profit d’une présence plus fragile, plus mentale.
Dans ses portraits, Paul P. privilégie souvent un cadrage serré, de la tête aux épaules. Ce choix réduit l’attention portée au corps pour concentrer le regard sur l’expression du visage. Les modèles ne sont pas représentés comme des figures clairement identifiables, mais comme des présences diffuses. Leur regard mélancolique crée une proximité étrange : ils semblent à la fois proches et inaccessibles.


Untitled, 2013, oil on canvas, 22 x 16 cm
L’exposition « The Fugitive Marvels of Sunset », présentée chez Maureen Paley à Londres, prolonge cette recherche. Il s’agit de la cinquième exposition personnelle de Paul P. à la galerie. Elle réunit des portraits, mais aussi d’autres motifs : des chauves-souris surgissant de nuages denses, du linge suspendu dans un ciel brumeux, ou encore une vague entrant dans la nuit. Tous ces sujets partagent une même atmosphère : celle du crépuscule, du moment fragile où la lumière commence à disparaître.
La lumière joue ici un rôle central. Elle ne révèle pas totalement les formes ; elle les efface autant qu’elle les montre. Dans l’œuvre utilisée pour présenter l’exposition, un visage apparaît dans une matière sombre, bleutée et violette, comme s’il émergeait d’un rêve ou d’un souvenir. Cette peinture donne à voir une présence humaine sans jamais la fixer complètement.
Né en 1977, Paul P. vit et travaille à Toronto. Il s’est imposé au début des années 2000 comme une figure importante de sa génération. Sa pratique comprend la peinture, le dessin, la sculpture et l’écriture, mais le portrait peint reste au centre de son œuvre. Ses travaux ont été présentés dans plusieurs institutions majeures, notamment la National Gallery of Canada à Ottawa, le Hordaland Kunstsenter à Bergen, KW Institute for Contemporary Art à Berlin, Oakville Galleries en Ontario, ainsi que lors de la Whitney Biennial en 2014.


Untitled , 2022, oil on linen, 24 x 19 cm
Son œuvre figure également dans d’importantes collections publiques, dont celles du Museum of Modern Art à New York, du Whitney Museum of American Art, du Brooklyn Museum, du Hammer Museum à Los Angeles, de la National Gallery of Canada et de l’Art Gallery of Ontario.
Paul P. inscrit sa peinture dans une histoire plus large de la représentation queer. Il se tourne autant vers les archives post-Stonewall que vers des références plus anciennes, comme Whistler, Sargent, Montesquiou ou Proust. Ces influences nourrissent une esthétique de l’allusion, du raffinement et du non-dit. Chez lui, le flou devient un langage : il protège, il suggère, il laisse flotter ce qui ne peut pas être complètement saisi.
« The Fugitive Marvels of Sunset » rappelle ainsi que la beauté, chez Paul P., n’est jamais purement décorative. Elle porte une inquiétude. Elle parle de corps désirés, de vies anonymes, de libertés fragiles. Ses modèles semblent appartenir à un passé proche mais déjà lointain. Ils nous regardent à peine, et pourtant, leur présence demeure.
« Paul P. : The Fugitive Marvels of Sunset »
Maureen Paley
60 Three Colts Lane, Londres (Angleterre)
Jusqu’au 25 juillet 2026








