À LONDRES, FRIDA KAHLO OU LA FABRIQUE D’UNE ICÔNE

Maria Izquierdo, Dream and Premonition 1947. Rocio and Boris Hirmas Collection.  

Le Tate Modern consacre à Frida Kahlo une exposition qui ne raconte pas seulement une vie, mais la manière dont une peintre mexicaine est devenue un mythe planétaire. Sous le titre « Frida: The Making of an Icon », une trentaine de ses œuvres dialoguent avec plus de 200 travaux d’artistes qu’elle a marqués.

Frida Kahlo, Still Life (I Belong to Samuel Fastlich) 1951. Private Collection. 

Il y a d’abord ce visage : les sourcils réunis en une seule ligne, le regard frontal, la couronne de fleurs et de rubans. Peu d’artistes auront à ce point fondu leur œuvre et leur image. C’est ce paradoxe que sonde le Tate Modern, qui ne retrace pas tant la vie de Frida Kahlo (1907-1954), mille fois racontée, que sa transformation posthume en icône mondiale. Orchestré par Tobias Ostrander et Beatriz García-Velasco, en coproduction avec le Museum of Fine Arts de Houston, le parcours s’ouvre sur la construction de son identité et s’achève sur la « Fridamania », ce vertige commercial où le visage de la peintre échoue sur des mugs, des tee-shirts et jusque sur une poupée Barbie.

Au cœur du dispositif, une trentaine de toiles et de dessins originaux, dont plusieurs des autoportraits qui firent sa gloire : l’Autoportrait au collier d’épines et colibri (1940) ou Le suicide de Dorothy Hale (1938). Autour d’eux, le musée a réuni un trésor plus intime, prêté par la Casa Azul de Mexico : robes tehuanas, bijoux, corsets médicaux et prothèses. Longtemps enfermée dans la salle de bains de la maison familiale rouverte seulement en 2005, cette garde-robe compose un autoportrait sans peinture, aussi éloquent que les toiles. Ces objets rappellent que le corps de Kahlo fut son premier atelier – un corps frappé par la poliomyélite, puis brisé, à 18 ans, par l’accident de bus qui lui rompit la colonne vertébrale.

De cette douleur, l’artiste a fait une matière. Alitée, elle peint son reflet dans un miroir fixé au plafond ; plus tard, elle donnera à la souffrance des images sidérantes, de La Colonne brisée aux fausses couches. Sa liaison orageuse avec le muraliste Diego Rivera, ses engagements communistes, sa liberté amoureuse et sa bisexualité nourrissent une légende que l’exposition prend soin de ne pas figer. Elle qui disait peindre sa propre réalité fait de l’intime un acte politique. André Breton, séduit, voyait dans sa peinture « un ruban autour d’une bombe ».

Car le propos, ici, dépasse la biographie. Le Tate a placé face aux tableaux de Kahlo plus de 200 œuvres d’artistes qu’elle a inspirés, du mouvement chicano aux créateurs féministes, queers ou porteurs de handicap qui se réclament d’elle. La peintre apparaît alors comme une matrice : un modèle que chacun peut endosser, une figure de résistance devenue langage commun. Rarement une série d’autoportraits aura autant dit du monde qui les regarde. « Sa vulnérabilité, son ouverture et son courage résonnent comme un phare pour les gens du monde entier », résume l’Américaine Kiki Smith. Le cinéma s’en est mêlé – Salma Hayek lui prêta ses traits en 2002 –, tout comme la culture du handicap, qui voit en ses corsets peints des étendards. Rien d’étonnant à ce que le parcours culmine sur une salle entière vouée à sa postérité populaire.

L’ironie n’échappe à personne : l’artiste qui peignit sa vérité la plus intime est aujourd’hui la femme peintre la plus chère de l’histoire. En novembre 2025, Le Rêve (Le Lit) s’est vendu 55 millions de dollars, record absolu pour une créatrice. Icône jusqu’à la saturation, Kahlo risquait de disparaître derrière sa propre image ; le Tate Modern, sans naïveté, la donne à revoir. Avant même son ouverture, l’exposition avait écoulé plus de 140 000 billets – preuve, s’il en fallait, que le mythe n’a rien perdu de sa force.

« Frida: The Making of an Icon »

Tate Modern

Bankside, Londres (Royaume-Uni)

Jusqu’au 3 janvier 2027

tate.org.uk

Río Yañez, Ghetto Frida’s Mission Memories 2009. © Río Yañez. 

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