La photographie en toutes lettres : la MEP réinvente l’exposition collective

Nan Goldin, Self Portrait with eyes turned inward, Boston, 1989

À l’occasion du Bicentenaire de la photographie, la Maison Européenne de la Photographie propose un parcours à travers les collections Neuflize OBC et ses propres fonds. De A à Z, 36 artistes, zéro chronologie et une façon de regarder les images qui change en cours de route.

Martin Parr, Le Louvre, Paris, 2012

Qu’ont en commun un camp de vacances, les coiffures des femmes nigérianes, un autoportrait et une plage de Rio ? À première vue, rien. C’est précisément le point de départ de « La photographie en toutes lettres », exposition collective construite comme un abécédaire, où chaque lettre devient un mot et chaque mot convoque un ensemble d’œuvres. Loin de toute histoire linéaire, le parcours conçu par la commissaire Clothilde Morette s’inspire du principe fondateur de John Berger dans Ways of Seeing (1972) : « le voir précède le mot ». On perçoit d’abord, on nomme ensuite.

Prenons le mot Adolescence. Claudine Doury photographie en 1994 des jeunes filles dans un camp de vacances en Crimée : uniformes, regards au loin, quelque chose de suspendu entre l’enfance et ce qui vient après. Yohanne Lamoulère, 25 ans plus tard, photographie Marseille avec la même attention à cet entre-deux. Les deux images ne se ressemblent pas. Mais posées côte à côte, elles définissent quelque chose que ni l’une ni l’autre ne pourrait dire seule. C’est ça, un abécédaire : le mot crée la rencontre, et la rencontre crée le sens.

Claudine Doury, Artek, Le camp Kiparisini, Crimée ARTEK, 1994

La même logique opère autour des mots Dos, Envers, Face. J.D. ‘Okhai Ojeikere passe sa vie à photographier par derrière les coiffures des femmes nigérianes. Robert Mapplethorpe offre sa propre nuque comme une sculpture. Patrick Tosani photographie les corps par en dessous jusqu’à les rendre méconnaissables. Trois façons de dire que le corps n’a pas d’endroit défini, que le regard peut toujours le déplacer. 

David Goldblatt, quant à lui, cadre au plus près le visage d’une femme âgée : cheveux ondulés, peau plissée, regard absent du cadre. Ce portrait qui refuse le portrait dit plus sur le temps qui passe que sur l’identité de celle qui est photographiée. On cherche le mot, il ne vient pas. C’est peut-être ça, la photographie. Malick Sidibé danse le twist en 1965, rangé sous Noctambule. Image de joie pure, mais aussi document d’une époque, d’une liberté, d’une modernité.

Sous Géographie, Ilanit Illouz cristallise ses images de la mer Morte dans du sel ramassé sur place. La photographie n’est plus seulement une image, elle est une matière, une trace physique du lieu qu’elle représente. 

Ilanit Illouz, Les Dolines (Saline #01), 2016-2022

Sous Vérité, Philip-Lorca diCorcia photographie Naples en 1996 avec une lumière si travaillée qu’elle transforme le banal en scène. 

Philip-Lorca Di Corcia, Naples, 1996

L’image de Rogério Reis sur la plage d’Ipanema entre dans la catégorie Weekend, avec ses corps au soleil et son apparente légèreté. Et derrière le mot qui semble le plus anodin de l’abécédaire se glisse discrètement une réflexion sur l’espace public, la visibilité, le droit au plaisir.

Rogérios Reis, Plage d’Ipanéma #1, Rio, été 2010 2011

Et puis il y a Claude Cahun, dont l’Autoportrait avec miroir (vers 1928) est l’affiche de l’exposition. Miroir dans le miroir, regard dans le regard. Mais alors, comment nommer une image qui multiplie les identités plutôt que d’en fixer une ? L’exposition ne propose pas de nom. La suite vous appartient. Quel mot lui attribueriez-vous ?

Ce que « La photographie en toutes lettres » réussit, c’est montrer que ces 11 œuvres, et les 25 autres qui les accompagnent, n’ont pas besoin d’une chronologie pour se parler. Elles ont besoin d’être regardées ensemble, dans le désordre fertile d’un abécédaire qui refuse de tout expliquer.

« La photographie en toutes lettres » 

Maison Européenne de la Photographie 

5/7 rue de Fourcy, Paris 4e 

Jusqu’au 13 septembre 2026 

mep-fr.org 

@mep.paris

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