Hilda Palafox et Elsa-Louise Manceaux : la peinture comme territoire commun 

Avec « Intersections », Hilda Palafox et Elsa-Louise Manceaux confrontent deux manières d’étendre le territoire de la peinture. La première l’ancre dans le corps et la mémoire de la terre ; la seconde l’ouvre au langage, au son et aux technologies contemporaines.

Hilda Palafox, Cuerpos de faena, 2026. Photo by Rubén Garay. Courtesy of the artist, Proyectos Monclova and Mariane Ibrahim.

Présentée à l’occasion du bicentenaire des relations diplomatiques entre la France et le Mexique, l’exposition réunit à la galerie Mariane Ibrahim, à Paris, deux artistes dont les pratiques « se sont développées dans un dialogue étroit avec le Mexique ». Répartie sur les deux étages de la galerie, elle consacre un espace distinct à chacune, entre singularité des démarches et points de convergence. Hilda Palafox y est née ; Elsa-Louise Manceaux s’y est installée il y a plus d’une décennie. Si leurs œuvres ne se ressemblent pas, toutes deux partagent pourtant une même volonté : déplacer les limites du tableau pour en faire un espace de relations.  

Hilda Palafox, la mémoire de la terre 

Formée au design à l’Instituto Nacional de Bellas Artes de Mexico, Hilda Palafox construit depuis le milieu des années 2000 un parcours pictural et muraliste qui l’a menée du Mexique au Japon, en passant par les États-Unis, l’Espagne, l’Italie, la Corée du Sud et l’Australie, avec des interventions murales dans l’espace public jusqu’au Brésil et au Canada. 

Les femmes peintes par Hilda Palafox portent, retiennent et déplacent. Leurs gestes possèdent la lenteur d’un rituel et la précision d’un travail collectif. Monumentales sans être héroïques, elles semblent appartenir autant à la terre qu’à l’espace de la toile. 

Le nouvel ensemble présenté à Paris porte le titre Petricor. Le mot désigne l’odeur libérée par la terre sèche lorsque les premières gouttes de pluie atteignent le sol. À partir de cette sensation presque universelle, l’artiste compose une peinture traversée par la mémoire du paysage et par la possibilité d’une expérience commune. La nature ne constitue jamais un simple décor : elle pénètre les silhouettes, modèle leurs volumes et détermine les tonalités sourdes des compositions. 

Palafox explore depuis plusieurs années la figure humaine, la subjectivité et l’expérience féminine. Ses personnages affichent la stabilité de sculptures, mais cette puissance protège une intériorité fragile. Leurs regards détournés et leurs gestes retenus créent des atmosphères situées entre réalité, rêve et spiritualité. 

Dans Labor, plusieurs femmes manipulent ensemble de grandes étendues de tissu clair. L’action reste difficile à définir. Elle pourrait évoquer une activité quotidienne, un rituel ou la création symbolique d’un territoire. Les mains assurent la continuité de la composition et transforment l’effort individuel en mouvement partagé. La scène parle de solidarité sans devenir démonstrative. 

La dimension écoféministe de son travail apparaît dans cette continuité entre les corps et leur environnement : les figures semblent parfois émerger du paysage, avant de se fondre dans sa matière. Le travail collectif y prend alors une portée politique, suggérant d’autres manières d’habiter le vivant. 

Lignes courbes, aplats de couleur et volumes compacts donnent aux personnages leur densité particulière. La pratique de Palafox circule entre le dessin, la peinture, la sculpture et le textile. Une forme née sur la toile peut se prolonger dans l’argile ou le tissu sans perdre sa cohérence. 

Son œuvre dialogue également avec le muralisme mexicain et le modernisme latino-américain. Elle en retient le goût des formats imposants, des figures puissantes et des compositions collectives, mais en déplace les récits. Aux scènes historiques et héroïques, elle substitue des expériences féminines, des gestes de soin et des échanges fondés sur l’interdépendance. L’intime prend ainsi les dimensions du monument. 

Elsa-Louise Manceaux, la peinture comme interface 

Née à Paris en 1985, Elsa-Louise Manceaux s’installe à Mexico en 2012, après une formation à la Gerrit Rietveld Academie d’Amsterdam. Elle y reçoit dès son arrivée une bourse du Mondriaan Fund, avant de suivre, en 2015-2016, le programme post-diplôme SOMA, puis d’être lauréate du programme BBVA-MACG. Sa pratique est aujourd’hui montrée dans des institutions telles que le Museo Jumex ou le Museo de Arte Carrillo Gil. 

Chez Elsa-Louise Manceaux, le langage, le son et l’image en mouvement s’introduisent directement dans la composition, brouillant la frontière entre ce qui se regarde, s’écoute et se raconte. 

Intitulé Surfaces d’échanges, son ensemble associe une nouvelle « radio-peinture » à plusieurs peintures silencieuses : le tableau n’y est jamais une surface stable, mais un espace que les mots et les voix déplacent sans cesse, jusqu’à en transformer la perception. 

Manceaux construit ainsi des récits volontairement anachroniques, où références historiques et technologies contemporaines se croisent, tandis que les rapports entre information, matière et sens demeurent constamment ouverts. 

Depuis plus de dix ans, sa pratique déborde ainsi le champ strictement visuel pour rejoindre l’installation, la performance et l’image en mouvement – une extension que la radio-peinture de Surfaces d’échanges incarne directement, en faisant entrer dans la toile la durée et la diffusion propres à la radio. 

Les deux artistes empruntent finalement des directions opposées sans cesser de se répondre. Hilda Palafox rapproche la peinture du corps, du paysage et de la mémoire ; Elsa-Louise Manceaux la confronte à la parole, au son et à la technologie. « Intersections » trouve précisément sa cohérence dans cet écart : la toile n’apparaît plus comme une surface close, mais comme un territoire traversé par des présences, des récits et des liens. 

Jessica Alban 

« Elsa-Louise Manceaux & Hilda Palafox : Intersections » 

Mariane Ibrahim 

18, avenue Matignon, Paris 8e 

Du 3 septembre au 3 octobre 2026 

marianeibrahim.com 

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