
À Venise, dans le cadre discret du Palazzetto Tito, un jeune peintre milanais installé à New York révèle l’ampleur secrète d’un geste que l’on croyait connaître.


Giangiacomo Rossetti, Here comes the child, 2025, oil on panel, 116.7 x 73.6 cm, 46 x 29 in, (MW.GRO.133). Courtesy of the artist and Mendes Wood DM, São Paulo, Brussels, Paris, New York
Il y a des expositions qui ressemblent à des bilans et d’autres à des sauts dans le vide. Celle que présente la Fondazione Bevilacqua La Masa, coïncidant avec la 61e Biennale de Venise, appartient résolument à la seconde catégorie. Giangiacomo Rossetti, né à Milan en 1989, formé à Brera puis à Bâle, vivant aujourd’hui à New York, est depuis plusieurs années l’un des peintres figuratifs les plus attentifs et les plus discrets de sa génération. Ses portraits, amis milanais, famille new-yorkaise élargie, présences du quotidien lovées dans une lumière à la fois ancienne et intime, ont construit un univers reconnaissable entre tous. Mais quelque chose, ici, a basculé.
Les toiles sont plus grandes. Beaucoup plus grandes. Et avec cette simple décision formelle, confronter enfin le grand format; c’est toute la physique de la peinture de Rossetti qui se reconfigure. Les figures qui peuplaient ses petits panneaux avec la précision d’un orfèvre semblent désormais traversées par une force centrifuge. Elles collisionnent, se chevauchent, glissent les unes dans les autres comme si le champ pictural était parcouru de courants souterrains. Le réel et l’imaginaire, le charnel et l’abstrait, le souvenir et l’anticipation, tout cela coexiste dans le même plan, comme des ondes qui se rencontrent sans jamais s’annuler.


Le bleu est le grand acteur de cette métamorphose. Couleur récurrente dans les œuvres antérieures de Rossetti, il revient ici avec une autorité nouvelle, à travers une série de monotypes monochromes d’une vibration saisissante, tour à tour céleste, marin, spirituel, atmosphérique. Le bleu comme fil conducteur, comme tonalité commune à des mondes qui n’auraient pas dû se toucher. Sa généalogie, Rossetti la retrace lui-même jusqu’à une toile de 2018, hommage à Giacomo Balla, où une tête disparaissait dans un vortex de lumière futuriste. Ce tableau, jusqu’ici épisode isolé, est aujourd’hui revisité et présenté à grande échelle, révélant comme un noyau primitif, la trace d’une pulsion cosmique que l’artiste cherchait depuis lors à amplifier. La référence à Piero della Francesca et à son Songe de Constantin, dans sa manière de faire cohabiter le corps et la lumière, l’humain et le divin, n’est pas anodine.

Le commissaire Milovan Farronato, qui accompagne Rossetti dans cette exposition, parle d’un passage vers une peinture qui conserve sa vérité figurative, l’attention aux visages, aux affections, à la communauté intime, tout en embrassant une dimension plus large, une vibration qui suspend les figures dans un flux. Ce n’est pas une rupture, c’est une dilatation. Comme si la même chambre s’ouvrait soudain sur l’infini sans perdre la chaleur de ses murs.

On pense, devant ces grandes toiles, à ce que peut signifier grandir sans renier. Ni explosion expressionniste, ni conversion à l’abstraction : Rossetti demeure un peintre des liens, des regards, des corps qui se frôlent et des présences qui comptent. Mais il a trouvé la fréquence à laquelle ces présences ordinaires vibrent avec l’extraordinaire. Ce souffle qu’il appelle lui-même « cosmique » n’est pas une métaphore astronomique; c’est la conscience soudaine que la peinture peut contenir plus qu’on ne lui demande.
Venise, avec son eau noire et sa lumière liquide, lui offre le cadre idéal pour cette révélation. On repart du Palazzetto Tito avec l’impression rare d’avoir assisté à quelque chose d’irréversible.
Giangiacomo Rossetti
Fondazione Bevilacqua La Masa — Palazzetto Tito, Dorsoduro 2826, Venise
4 mai – 26 juillet 2026
Commissaire : Milovan Farronato
En parallèle de la 61e Biennale internationale d’art de Venise
https://www.comune.venezia.it/content/fondazionebevilacqua-la-masa








