OÙ VONT LES ÂMES : BRIGITTE POUPART FILME LA MORT COMME UN ACTE D’AMOUR

Premier long métrage de fiction de la réalisatrice québécoise Brigitte Poupart, Où vont les âmes réunit Monia Chokri, Sara Montpetit, Julianne Côté et Sylvie Testud autour d’une histoire de sororité, de deuil et de violence familiale. Un film qui refuse de choisir entre la beauté et la douleur.

Anna a 18 ans. Elle a demandé l’aide médicale à mourir. Et elle s’est fixé quinze jours pour revoir ses deux demi-sœurs avant de s’éteindre. C’est sur ce compte à rebours que s’ouvre Où vont les âmes, premier long métrage de fiction de Brigitte Poupart, une artiste pluridisciplinaire québécoise dont le travail, depuis trente ans, traverse le théâtre, le documentaire, la réalité virtuelle et la mise en scène, notamment pour le Cirque du Soleil avec Luzia.

Le film réunit quatre actrices : Sara Montpetit dans le rôle d’Anna, Monia Chokri et Julianne Côté dans ceux des demi-sœurs Ève et Éléonore, et Sylvie Testud dans le rôle de la mère. Un casting que la réalisatrice qualifie elle-même de rêvé, elle les entendait en écrivant le scénario, dit-elle.

Trois sœurs, un père absent et omniprésent

Ce qui unit les trois femmes est aussi ce qui les a séparées : un père condamné pour viol, dont on n’entend que la voix au téléphone et dont on ne voit jamais le visage. Ce choix formel est au cœur du propos. Brigitte Poupart ne voulait pas qu’on s’attache à un acteur, ne voulait pas générer de sympathie. Le père existe dans le film comme le patriarcat existe dans la vie : par son absence physique et son omniprésence dans tout le reste. Le piano dans la maison est le sien. Les tensions entre les filles viennent de lui. La maison au bord du lac Saint-Louis où se déroule le huis clos porte ses traces partout.

Face à cet héritage, chacune des trois sœurs s’est positionnée différemment. Ève, l’aînée, renie totalement son père. Éléonore croit au pardon. Anna, elle, refuse de reconnaître sa culpabilité. Trois postures, trois douleurs, trois façons d’essayer de continuer à vivre. Ce que Poupart a voulu filmer, ce n’est pas le bourreau ni les victimes, c’est ce qu’elle appelle les victimes collatérales : ceux et celles qui témoignent, qui aiment malgré tout, qui portent un passé qu’ils n’ont pas choisi et doivent pourtant continuer à exister avec.

Le suspense du film ne tient pas à la mort d’Anna qui est annoncée dès l’ouverture. Il tient à la question de savoir si ces femmes parviendront à se retrouver avant la fin. Si la sororité est possible après la trahison.

Une mort filmée de l’intérieur

Pour filmer l’aide médicale à mourir avec justesse, Brigitte Poupart a travaillé en étroite collaboration avec un médecin qui pratique cette procédure, présent sur le plateau. Les mots prononcés par l’actrice Fabiola Aladin (qui incarne le médecin) à la fin du film sont exactement ceux de la procédure réelle. La réalisatrice décrit ce moment comme l’un des plus émouvants du tournage. 

Anna, en parallèle, documente sa fin sur les réseaux sociaux. Elle filme la beauté de la banalité. Ses deux sœurs voudraient lui interdire, elles craignent que cette visibilité aide leur père à obtenir sa libération conditionnelle. Ce détail dit beaucoup sur la construction du film : même dans les derniers jours d’une vie, la présence du père s’impose.

La beauté contre la douleur

Poupart a choisi le format anamorphique 2:35 pour ses qualités d’immersion : cadrer au plus près les visages, inscrire les personnages dans des paysages vastes. L’eau revient comme motif central : ce qui remonte à la surface, ce qu’on enfouit, l’inconscient. La maison opulente se dégrade sous les intempéries tandis que les sœurs restent figées. La nature reprend ses droits. Ce contraste entre la beauté du lieu et la violence de l’histoire est voulu, revendiqué.

La musique, composée par Mathieu David Gagnon en s’inspirant de Rachmaninov et du romantisme, est entièrement écrite en ré mineur. Poupart avait écouté Rachmaninov et Chostakovitch pendant l’écriture du scénario, et tenait à ouvrir le film sur une pièce du compositeur russe. Dans la fiction, le père était musicien, et ses filles jouaient du piano. La musique est à la fois héritage et exutoire.

Le film est produit par Bravo Charlie, société cofondée en 2013 par Étienne Hansez, dont le catalogue comprend notamment les trois longs métrages de Sophie Dupuis : Chien de garde, Souterrain et Solo, ce dernier ayant remporté le Prix du meilleur film canadien au TIFF en 2023.

Où vont les âmes s’ouvre sur une citation de l’écrivaine Caroline Dawson : « Les maladies sont des lieux de solitude. » C’est peut-être la meilleure façon de résumer ce que fait le film, non pas expliquer, mais faire ressentir ce que ça fait d’être là, au bord de quelque chose d’irréversible, avec les gens qu’on aime et qu’on a perdus en chemin.

Où vont les âmes 

Un film de Brigitte Poupart Avec Monia Chokri, Sara Montpetit, Julianne Côté, Sylvie Testud Production : Bravo Charlie 

ouvontlesames.com

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