
Moins populaire à l’écran qu’Orgueil et Préjugés ou Emma, le premier roman de Jane Austen (1811) a néanmoins fait l’objet de six transpositions cinématographiques et télévisuelles. À l’occasion de la sortie d’une nouvelle relecture par la britannique Georgia Oakley (Blue Jeans), tour d’horizon de quatre interprétations plus ou moins fidèles des histoires d’amour d’Elinor et Marianne Dashwood.

Raison et Sentiments d’Ang Lee (1995). C’est le classique hollywoodien. Peut-être un peu moins connu que l’Orgueil et Préjugés de Joe Wright avec Keira Knightley, sorti dix ans plus tard, le film d’Ang Lee avec Kate Winslet (Marianne Dashwood), Alan Rickman (le colonel Brandon) et Hugh Grant (Edward Ferrars) fait malgré tout aujourd’hui figure de film culte. Pour sa première incursion hors de Taïwan, le réalisateur de Salé, Sucré a tourné ce film Columbia entièrement au Royaume-Uni, entouré de comédiens britanniques, afin de faire honneur à la langue d’Austen. Une réussite qui doit aussi à la présence aux côté de Lee de la grande austenienne Emma Thompson. L’actrice ne se contente pas d’interpréter Elinor Dashwood, elle scénarise le film (une expérience réitérée sur le film de Joe Wright) et le coproduit. Un défi pour l’actrice, dont c’est le premier scénario pour le cinéma, relevé haut la main puisque le film lui offrira un Oscar (en tant que scénariste) et un BAFTA (en tant qu’actrice).

Kandukondain Kandukondain de Rajiv Menon (2000). Libre adaptation indienne en tamoul, inspiré autant du roman d’Austen que du film d’Ang Lee, le film de Rajiv Menon, dont le titre se traduit littéralement par « J’ai trouvé, j’ai trouvé », se déroule dans le sud de l’Inde, de nos jours. Le contexte n’a rien à voir, mais la mécanique reste la même : deux sœurs qui vivent un déclassement, confrontées à des histoires d’amour troublées tandis qu’elles s’inquiètent pour leur avenir. Une histoire indienne et musicale, mais malgré tout très fidèle à l’esprit de Jane Austen. Marianne s’appelle Meenakshi et est interprétée par la Miss Monde 1994 Aishwarya Rai, et Brandon est le Major Bala (joué par la légende du cinéma indien Mammootty). Ainsi, si les récits de la grande romancière sont faits pour les cottages anglais et les châteaux mélancoliques, Rajiv Menon prouve qu’ils sont aussi suffisamment universels pour se marier à merveille aux décors d’autres latitudes.

Raison et Sentiments créée par Andrew Davies (2008). C’est bien sûr la télévision britannique et sa légendaire BBC qui ont offert à Jane Austen le plus d’adaptations. Depuis 1938, 14 séries produites par la seule chaîne publique sont adaptées directement de Jane Austen. Orgueil et Préjugés est évidemment la mieux servie avec six séries, mais Raison et Sentiments n’est pas en reste : trois séries, dont cette fameuse mini saga de trois épisodes créée par Andrew Davies, déjà auteur d’un Orgueil et Préjugés (1995), d’Emma (1996) et de Northanger Abbey (2007). Certainement l’adaptation la plus fidèle au roman original, en raison notamment de la durée (trois fois une heure) qui permet d’explorer plus de scènes. Jusqu’à, même, aller plus loin que l’œuvre originale, dévoilant son hors-champ, comme dans cette scène d’ouverture où l’on découvre Willoughby séduisant Eliza, la jeune protégée du colonel Brandon – une histoire qui n’est racontée, au passé, que bien plus tard dans le livre.

Raison et Sentiments de Georgia Oakley (2026). La force d’une bonne adaptation de Jane Austen réside certainement dans le charisme de ses personnages. Chez Georgia Oakley, le pari est réussi : Fanny (Stacy Martin) est énervante et méchante comme il se doit, John Willoughby est délicieusement fourbe, Elinor (Daisy Edgar-Jones) est sérieuse et grave, tandis que sa sœur Marianne (Esmé Creed-Miles) est plus rêveuse. L’interprétation des personnages masculins est particulièrement tendre et moderne : le colonel Brandon (Herbert Nordrum) est noble et timide, tandis qu’Edward Ferrars (George MacKay) est touchant et spirituel. Plus qu’une relecture du classique de la littérature britannique (l’adaptation est plutôt fidèle), le film de Georgia Oakley en propose une lecture d’aujourd’hui. De quoi plaire à la jeune génération, que la réalisatrice de 38 ans espère toucher, sans pour autant décevoir les spectateurs fidèles, qui connaissent chacune des adaptations de Jane Austen.







