
Des milliers de diapositives abandonnées ornent une maison imaginaire où chacun croit reconnaître un souvenir. Avec « No Place Like Home », Lee Shulman transforme la photographie amateur en une vaste mémoire collective, aussi familière qu’insaisissable.
Une Pontiac gris-bleu attend dans un garage. Autour d’elle, une famille de quatre personnes prend la pose, ou plutôt essaie de la prendre. Un seul enfant regarde véritablement l’objectif, les autres semblent déjà ailleurs. La scène se déroule probablement au Texas, si l’on en croit la plaque d’immatriculation. Pour le reste, tout demeure incertain : qui sont-ils ? Que célèbrent-ils ? Qui tient l’appareil ? Cette ignorance est précisément ce qui rend l’image disponible pour toutes les suppositions.

Depuis 2017, l’artiste et réalisateur Lee Shulman rassemble des diapositives Kodachrome trouvées, achetées ou sauvées de l’oubli. Son Anonymous Project réunit aujourd’hui près d’un million de photographies vernaculaires, constituant l’une des plus importantes collections privées du genre. Il ne s’agit pourtant pas d’accumuler des objets rares. Ces images n’ont, au départ, aucune valeur marchande ni ambition artistique. Elles montrent des anniversaires, des vacances, des repas, des enfants sur une pelouse ou des adultes fiers d’une nouvelle voiture. Leur force vient justement de leur banalité.

Ces photographies étaient destinées au cercle domestique. Elles n’avaient aucune raison d’être exposées, commentées ou agrandies. Débarrassées des noms, des dates et des lieux qui leur donnaient un ancrage, elles perdent leur histoire particulière pour entrer dans une mémoire commune. Ce déplacement soulève une ambiguïté : sauver une image, est-ce aussi s’emparer d’une intimité qui ne nous était pas destinée ? Shulman ne répond pas à la question ; il la transforme en expérience sensible.
Pour « No Place Like Home » (« On n’est nulle part aussi bien que chez soi »), environ 12 000 photographies ont été réunies au sein d’une installation conçue comme une maison que l’on aurait autrefois habitée. Dans l’obscurité, les « Totems », structures lumineuses allant du sol au plafond, superposent les images jusqu’à former une sorte d’architecture affective ; ainsi, les visages éclairent littéralement l’espace. Il suffit alors d’un détail, d’une robe, d’un papier peint ou d’une expression pour que surgisse un souvenir personnel. Le visiteur ne connaît aucun des protagonistes, mais il croit les avoir déjà rencontrés.

Le dispositif ne reconstitue aucun foyer précis, il organise plutôt une circulation entre des époques, des intérieurs et des familles différentes. La maison annoncée par le titre n’est donc pas un lieu : elle devient la forme mentale du souvenir.
C’est là le paradoxe fécond du projet. Plus ces vies deviennent anonymes, plus elles semblent universelles. La photographie de famille, pourtant construite pour affirmer une appartenance, finit par dépasser le groupe qu’elle devait rassembler. On y reconnaît moins des individus qu’un répertoire de gestes partagé : porter un bébé, souffler des bougies, enlacer un proche, sourire sans conviction. L’amateur ne cherche pas à fabriquer une œuvre, il tente simplement de retenir quelque chose. C’est peut-être pourquoi ses images touchent avec une telle immédiateté.

Né à Londres en 1973 et installé à Paris, Lee Shulman travaille à la croisée du cinéma, de l’installation et de l’archive. Ses collaborations, notamment avec le photographe sénégalais Omar Victor Diop, montrent que ces documents ne sont jamais neutres. En insérant Diop dans d’anciennes photographies familiales issues d’une Amérique ségréguée, les deux artistes interrogent les absences que l’album collectif a longtemps rendues naturelles. Shulman ne se contente donc pas de préserver le passé : il le remonte, au sens cinématographique du terme, pour en modifier la lecture.

« No Place Like Home » parle moins de nostalgie que de disparition. Les inconnus photographiés voulaient conserver un instant pour eux-mêmes et leurs descendants. Leurs images ont échappé à cette destination, mais elles continuent d’agir. Elles rappellent que toute photographie familiale est un futur objet orphelin, susceptible de perdre ce qui l’identifie tout en gardant intacte sa charge émotionnelle. Nous regardons la vie des autres et, presque malgré nous, nous y cherchons la nôtre.
« No Place Like Home »
Fotografiska Berlin
Oranienburger Str. 54, Berlin (Allemagne)
Jusqu’au 1er novembre 2026








