
Dans les coulisses d’une production de l’opéra Les Noces de Figaro, une accusation d’agression sexuelle fait tout basculer.

Avec son septième film, sélectionné en Hors compétition à Cannes 2026, Agnès Jaoui s’empare du sujet #MeToo sans jamais le réduire à un procès. Un film choral, drôle et émouvant, porté par Daniel Auteuil et un casting impressionnant.
On ne s’attendait pas forcément à trouver Mozart au cœur d’un film sur le harcèlement. C’est pourtant le pari d’Agnès Jaoui, et il fonctionne. L’Objet du délit, sorti le 27 mai 2026, raconte l’histoire d’une troupe en pleine préparation des Noces de Figaro quand une accusation d’agression sexuelle éclate et force tout le monde à se positionner. Conflits de générations, allégeances silencieuses, lâchetés : le film touche juste, sans donner de leçons.

Beaumarchais avait déjà tout compris
Le choix des Noces de Figaro n’est pas anodin. Tiré du Mariage de Figaro de Beaumarchais, une pièce souvent considérée comme l’un des textes annonciateurs de la Révolution française, l’opéra de Mozart tourne déjà autour du droit de cuissage, des rapports de domination et des class struggle du XVIIIe siècle. Agnès Jaoui s’en empare pour poser une question simple : qu’est-ce qui a vraiment changé entre le comte Almaviva qui pense avoir des droits sur Suzanne et un chef d’orchestre d’aujourd’hui qui abuse de sa position ?
Le film ne répond pas directement. Il préfère montrer les deux époques en parallèle, laisser les personnages se débrouiller avec leurs contradictions, et faire confiance au spectateur. Ce qui, dans le paysage cinématographique actuel, est une posture plutôt rare.

Auteuil et Jaoui : la rencontre qui manquait
C’est leur première collaboration, et on se demande pourquoi ils ont attendu aussi longtemps. Daniel Auteuil joue Igor, chef d’orchestre du « monde d’hier » : vaniteux, lâche, drôle malgré lui. Face à lui, Agnès Jaoui incarne Hannah, une cantatrice qui interprète la comtesse dans l’opéra. Les deux acteurs fonctionnent immédiatement ensemble, comme s’ils se connaissaient depuis des années. Auteuil a d’ailleurs dû apprendre à diriger un orchestre pour le rôle, en prenant des cours avec des professionnels, méthode Sautet oblige.

Autour d’eux, le casting est une réussite collective. Eye Haïdara en Cora, jeune chanteuse convaincue d’avoir été prise pour les quotas. Claire Chust en Mirabelle, metteuse en scène débutante qui marche sur des œufs. Lucie Gallo en Clothilde, assistante qui s’excuse d’exister, Oussama Kheddam en régisseur largué par l’univers de l’opéra. Chacun apporte quelque chose, aucun ne fait de l’ombre à l’autre. Jaoui sait diriger un groupe.
Pour ceux qui ne fréquentent pas l’opéra, pas de panique : Jaoui a prévu le coup. La musique de Mozart arrive progressivement, d’abord en fond de répétitions, presque discrètement. Ce que le spectateur ne sait pas, c’est que les musiques additionnelles composées par Fernando Fiszbein s’inspirent déjà des thèmes des Noces. Quand Mozart déploie enfin toute sa puissance lors des dernières séquences, on réalise qu’on l’attendait sans le savoir. L’effet est redoutable.
Le travail du son, assuré par Ivan Dumas, est à la hauteur de l’ambition. On entend les voix différemment selon qu’on est dans une loge, en coulisses ou face à l’orchestre. Jaoui a toujours considéré le son aussi important que l’image dans un film. Sur celui-là, cela s’entend.

Les phallus géants et ce qu’ils disent
La séquence la plus mémorable du film est sans doute celle où Mirabelle, la jeune metteuse en scène, décide d’installer des phallus géants sur le plateau des Noces. L’idée vient d’une vraie mise en scène vue à Aix-en-Provence. Jaoui l’a reprise à sa manière, en poussant le concept un cran plus loin : ces colonnes imposantes finissent par se ployer sous le vent. Une allégorie du patriarcat qui vacille, encombrant mais plus aussi solide qu’il y paraît. La scène fait rire ; elle fait aussi réfléchir. C’est exactement cela, Jaoui.

Lacoste, Provence : le bon choix
Tourné dans les anciennes carrières de Lacoste et à Paris entre mai et juillet 2025, le film bénéficie d’un cadre minéral et puissant, idéal pour le format scope. La référence revendiquée par Jaoui pour la photographie : Barry Lyndon de Kubrick. Une lumière chaude, presque peinte, qui donne aux corps une présence rare. David Chizallet, directeur de la photographie, a tenu la promesse.
Les costumes de Pierre-Jean Larroque, qui a aussi habillé les trois opéras mis en scène par Jaoui, et les décors de Véronique Mélery font cohabiter deux siècles sans forcer la note. Les tenues du XVIIIe siècle et les jeans contemporains se côtoient naturellement. C’est un film dont la richesse se révèle autant dans l’image que dans le son.

Pas un film militant. Un film juste.
Ce qui distingue L’Objet du délit des films à thèse, c’est que Jaoui ne distribue pas les bons et les mauvais rôles. Les hommes ne sont pas tous des prédateurs, les femmes ne sont pas toutes des victimes. Les générations ne sont ni dans le vrai ni dans le tort. Ce que le film montre, c’est la complexité des situations, les silences qui s’accumulent, les petites lâchetés de chacun. Et c’est beaucoup plus dérangeant que n’importe quelle charge frontale.
Le film se clôt sur le sublime « perdono », cette dernière scène des Noces où le comte demande pardon aux femmes. Chez Jaoui, ce n’est pas un happy end. C’est une question ouverte. Et on repart en se la posant encore.
Dédié à Jean-Pierre Bacri, le film est aussi celui d’une cinéaste qui affirme une nouvelle fois sa singularité. Agnès Jaoui n’a jamais été l’ombre de son ancien partenaire d’écriture. L’Objet du délit le confirme avec finesse, dévoilant un film où les nuances l’emportent toujours sur les certitudes.

L’Objet du délit d’Agnès Jaoui
En salles depuis le 27 mai 2026
Sélection officielle Festival de Cannes 2026 (Hors compétition)








