Les couleurs de Wes Anderson

© Gallimard

Publié aux éditions Hoëbeke, Le cinéma de Wes Anderson, répertoire de couleurs, d’Hannah Strong est un petit guide, aussi clair que précis, qui fait découvrir la composition colorimétrique de chacun des films du génie de la composition Wes Anderson.

© Fantastic Mr. Fox, StudioCanal, Wes Anderson

Les vidéastes Taylor Ramos et Tony Zhou ont inventé une série d’essai vidéo sur le cinéma appelé Every Frame a Painting (diffusées entre 2014 et 2016 sur Youtube et Vimeo). Cette formule, qu’on pourrait traduire par « chaque plan est une peinture » correspond parfaitement au cinéma de Wes Anderson. Peu de cinéastes ont autant pensé la palette de couleurs de leurs films. On ne compte plus les ouvrages qui se plaisent à décortiquer l’esthétique Wes Anderson.

© The Phoenician Scheme, Universal, Wes Anderson

Dix-huit livres sont déjà paru rien qu’en France : du jamais vu pour un réalisateur de moins de soixante ans, encore en activité, et dont les premiers films ont tout juste trente ans. Il y a eu Les Archives Wes Anderson (édités par La Cinémathèque française et le Design Museum de Londres) ; Le Musée Imaginaire de Wes Anderson (chez Gründ) et bien sûr les amusants et instagrammables Accidentaly Wes Anderson (deux tomes, chez EPA). Mais personne, jusque-là, n’avait décomposé précisément la palette de couleurs de ses films. C’est chose faite, avec le passionnant Le cinéma de Wes Anderson, répertoire de couleurs, de la journaliste américaine Hannah Strong, paru en français chez Hoëbeke. L’autrice s’intéresse aux plans de Wes Anderson comme aux tableaux d’un maître ancien – et, en ça, son ouvrage est autant un livre d’art qu’un essai de cinéma. 

© The Phoenician Scheme, Universal, Wes Anderson

Règle de trois

De Bottle Rocket (1996) à The Pheonician Scheme (2025), Hannah Strong passe au crible les couleurs dominantes de chacun des films, s’attardant à chaque fois sur plusieurs plans en particulier. Il y a bien sûr un texte analytique, mais surtout, on y retrouve les couleurs dominantes, isolés, et indiqués par leurs codes (HTML et RGB). Ainsi, Le cinéma de Wes Anderson, répertoire de couleurs n’est pas seulement un livre d’analyse de plus – bien que chacun des textes sont d’une grande pertinence. Mais l’ouvrage d’Hannah Strong est aussi un nouveau Dictionnaire des Couleurs, façon Sanzo Wada, mais pour les amateurs de Wes Anderson. Il n’est, d’ailleurs, pas seulement à conseiller aux cinéphiles, mais aussi aux apprentis cinéastes, photographes (et l’œuvre de Wes Anderson doit aussi beaucoup à son fidèle directeur de la photographie Robert Yeoman), peintres et graphistes.

© The Grand Budapest Hotel, Disney, Wes Anderson

Quant à ceux qui pensent qu’il suffit de prendre un objet retro et coloré, de jouer sur une symétrie parfaite et de saturer les couleurs pour faire du Wes Anderson (accidentellement ou non), ils se rendront vite compte, à la lecture de cet ouvrage, que ce n’est pas aussi simple. Il suffit de prendre ce plan à priori banal de Rushmore, film de 1998 où l’esthétique d’Anderson – qui explosera avec La Famille Tenenbaum et surtout Moonrise Kingdom – est encore en germe. Max Fischer (Jason Schwartzmann), le jeune héros, élève d’une école privé, est à son bureau. Il porte un blaser bleu foncé, genre Ivy League, une cravate club bleu et bordeaux, une chemise Oxford bleue clair qui tire vers le gris et des pin’s dorés et rouge sur le revers de sa veste. Les murs sont peints maladroitement dans un bleu foncé et franc, comme dans un film de Godard.

© The Phoenician Scheme, Universal, Wes Anderson

De vieilles photographies passées en noir (devenu gris) et blanc sont punaisées de part et d’autre de la fenêtre. Dehors, quelques platanes gris, à peine éclairés par une journée nuageuse. Pas de couleur saturée. Rien de folklorique. Le plan ne cherche pas à impressionner, mais il est pourtant parfaitement équilibré. Non seulement les couleurs vont ensemble, mais elles font à la fois ressortir le personnage (les seuls points rouges proviennent de ses vêtements) tout en le confondant avec le décor (les autres couleurs de sa tenue se répètent ailleurs). Un parfait résumé du film, des tiraillements du personnage. Une mise en scène qui a donc, du sens, tout en étant d’une grande élégance. Rien d’étonnant venu de l’un des réalisateurs le mieux habillé de l’histoire du cinéma. Le tout, avec non pas quatre, ni deux, mais trois couleurs dominantes. La fameuse « règle des trois couleurs », que respectent à la lettre ceux qui maitrisent l’art de l’harmonie. Qu’il s’agisse de vêtements ou de cinéma. 

© Fantastic Mr Fox, StudioCanal, Wes Anderson

https://www.gallimard.fr/catalogue/le-cinema-de-wes-anderson/9782073164155

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